Un camion électrique parti de Paris arrive à Berlin. Ce n'est plus un scénario de laboratoire : Milence vient de le démontrer concrètement, en impliquant quatre des plus grands constructeurs de poids lourds du continent. Pour les gestionnaires de flottes et les transporteurs français, ce test grandeur nature marque un tournant dans la crédibilité opérationnelle du transport routier décarboné.

Ce qui s'est passé : 1 000 km, quatre marques, un seul réseau

Milence — la coentreprise de recharge pour poids lourds fondée par Daimler Truck, TRATON et Volvo Group — a inauguré cette semaine un nouveau parc de recharge haute puissance sur l'autoroute allemande, à proximité de Kassel-Lohfelden. Pour marquer l'événement, un parcours de démonstration de 1 000 kilomètres a été organisé entre Paris et Berlin, mobilisant simultanément des véhicules de Daimler Truck, MAN, Volvo Trucks et Renault Trucks.

L'exercice n'est pas anodin. Il valide que des camions électriques de marques différentes peuvent utiliser la même infrastructure de recharge sur un corridor transfrontalier majeur, sans rupture de charge ni contournement logistique. C'est précisément le chaînon manquant que les opérateurs de transport réclamaient avant de s'engager massivement dans l'électrification de leurs flottes longue distance.

Infrastructure : où en est le maillage européen ?

Le choix de Kassel-Lohfelden n'est pas anodin : la ville est un nœud autoroutier stratégique entre l'ouest et l'est de l'Europe. En ouvrant ce site, Milence densifie progressivement un réseau qui doit couvrir les grands axes de transit du continent d'ici à 2030, conformément aux exigences du règlement européen sur l'infrastructure de carburants alternatifs (AFIR).

Ce règlement impose, rappelons-le, des stations de recharge pour poids lourds tous les 60 kilomètres sur le réseau central transeuropéen (RTE-T) d'ici 2025, et tous les 100 km sur le réseau global d'ici 2030. Le corridor Paris-Berlin emprunté lors de cette démonstration longe précisément ces axes prioritaires. Pour les transporteurs français opérant des lignes vers l'Allemagne, le Benelux ou l'Europe centrale, la faisabilité technique s'améliore concrètement d'un trimestre à l'autre.

France : ce que ça change pour les flottes tricolores

Si l'événement se déroule en Allemagne, ses répercussions sont immédiates pour les opérateurs basés en France. Plusieurs leviers rendent aujourd'hui l'électrification des poids lourds particulièrement pertinente côté français :

  • ZFE-m et Crit'Air : 43 agglomérations françaises ont instauré des Zones à Faibles Émissions. Les véhicules Crit'Air 3 sont progressivement interdits à Paris, Lyon, Marseille et dans d'autres métropoles. Un camion électrique, classé Crit'Air 0, circule sans restriction dans toutes ces zones — un avantage concurrentiel direct pour les livraisons urbaines et périurbaines.
  • Suramortissement fiscal : les entreprises acquérant un poids lourd électrique bénéficient d'un suramortissement de 40 % sur la base plafonnée à 30 000 €, réduisant significativement la charge fiscale à l'investissement.
  • CEE pour les bornes : les Certificats d'Économie d'Énergie permettent de financer une partie de l'installation de bornes de recharge en dépôt ou sur site d'exploitation. Pour une flotte de taille moyenne, le reste à charge peut être sensiblement réduit.
  • Taxe sur les émissions CO₂ : depuis le remplacement de la TVS, les véhicules émettant moins de 20 g/km de CO₂ bénéficient d'un avantage fiscal structurel récurrent, année après année.

Sur le plan du TCO (coût total de possession), les gains à l'usage — énergie électrique moins coûteuse que le gazole, entretien simplifié grâce à la motorisation électrique — compensent progressivement le surcoût d'acquisition, d'autant plus vite lorsque les aides fiscales sont pleinement mobilisées. Selon les estimations des constructeurs, le point d'équilibre TCO entre un poids lourd électrique et son équivalent thermique pourrait être atteint en dessous de cinq ans sur certains profils d'usage intensif.

Ce qu'il faut faire maintenant

La démonstration Paris-Berlin de Milence envoie un message clair : le transport longue distance en électrique n'est plus une promesse, c'est un chantier en cours d'achèvement. Pour les transporteurs et gestionnaires de flottes français, le moment est venu d'engager trois démarches concrètes : cartographier les lignes éligibles à l'électrique selon les corridors de recharge existants, simuler le TCO avec les dispositifs fiscaux actuellement en vigueur, et anticiper les contraintes ZFE avant qu'elles ne deviennent des obstacles commerciaux.

L'infrastructure rattrape la technologie. Les entreprises qui préparent leur transition aujourd'hui seront celles qui négocieront en position de force demain.

D'après Electrive EU (BE)